• Recensere
  • Georges Bernanos

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    Citationes

    « Certes, nous sommes encore tenus à de grands ménagements envers ce qu’on appelle l’ordre social, reprit-il sur un ton de confidence, mais que pouvons-nous désormais en sa faveur, je vous le demande ? Nous ne sommes pas des gendarmes, et notre rôle n’est que de justifier la misère aussi longtemps que la misère peut l’être. Aucune ne nous fait peur et nous avons remède à toutes, une seule exceptée, la vôtre. Je veux dire celle que vous avez inventée. Oui, monsieur, libre à vous d’instaurer un ordre d’où Dieu soit exclu, mais vous avez ainsi dénoncé le pacte. Oh ! sans doute l’antique alliance ne sera pas rompue en un jour, l’Église tient à la société, même déchue, par trop de liens ! L’heure viendra cependant où, dans un monde organisé pour le désespoir, prêcher l’espérance équivaudra tout juste à jeter un charbon enflammé au milieu d’un baril de poudre. Alors... »

    • Georges Bernanos, Monsieur Ouine (1943), in Œuvres romanesques, éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1961, p. 1510

    « Pour reprendre l’expression qui vous a surpris tout à l’heure, on ne peut nier que Dieu se soit fait petit depuis longtemps, très petit. D’où l’on conclut qu’il se fera petit demain comme hier, plus petit, de plus en plus petit. Rien, cependant, ne nous oblige à le croire. »

    • Georges Bernanos, Monsieur Ouine (1943), in Œuvres romanesques, éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1961, p. 1508

    « L’heure vient où sur les ruines de ce qui reste encore de l’ancien ordre chrétien, le nouvel ordre va naître qui sera réellement l’ordre du monde, l’ordre du Prince de ce Monde, du prince dont le royaume est de ce Monde. Alors, sous la dure loi de la nécessité plus forte que toute illusion, l’orgueil de l’homme d’Église, entretenu si longtemps par de simples conventions survivant aux croyances, aura perdu jusqu’à son objet. Et le pas des mendiants fera de nouveau trembler la terre. »

    • Georges Bernanos, Monsieur Ouine (1943), in Œuvres romanesques, éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1961, pp. 1494-1495

    « La haine du prêtre est un des sentiments les plus profonds de l’homme, il en est aussi l’un des moins connus. Qu’il soit aussi vieux que l’espèce elle-même, nul n’en doute, mais notre âge l’a élevé à un degré presque prodigieux de raffinement et d’excellence. C’est que l’abaissement ou la disparition des autres puissances a fait du prêtre, pourtant si étroitement mêlé en apparence à la vie sociale, un être plus particulier, plus inclassable qu’aucun des vieillards magiques que l’ancien monde tenait enfermés au fond des temples, ainsi que des animaux sacrés, dans la seule familiarité des dieux. »

    • Georges Bernanos, Monsieur Ouine (1943), in Œuvres romanesques, éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1961, p. 1494

    « L’enfance est le sel de la terre. Qu’elle s’affadisse, et le monde ne sera bientôt que pourriture et gangrène. Pourriture et gangrène, reprit-il d’une voix haute et forte. »

    • Georges Bernanos, Monsieur Ouine (1943), in Œuvres romanesques, éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1961, p. 1492

    « Le diable, qui peut tant de choses, n’arrivera pas à fonder son église, une église qui mette en commun les mérites de l’enfer, qui mette en commun le péché. D’ici la fin du monde, il faudra que le pécheur pèche seul, toujours seul – nous pécherons seuls, comme on meurt. Le diable, voyez-vous, c’est l’ami qui ne reste jamais jusqu’au bout... »

    • Georges Bernanos, Monsieur Ouine (1943), in Œuvres romanesques, éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1961, p. 1490

    « La dernière disgrâce de l’homme, fit-il, est que le mal lui-même l’ennuie. »

    • Georges Bernanos, Monsieur Ouine (1943), in Œuvres romanesques, éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1961, p. 1469

    « Que d’hommes qui crurent aussi en avoir fini pour toujours des entreprises de l’âme, s’éveillèrent entre les bras de leur ange, ayant reçu au seuil de l’enfer ce don sacré des larmes, ainsi qu’une nouvelle enfance ! »

    • Georges Bernanos, L'Imposture (1927), in Œuvres romanesques, éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1961, p. 380

    « [...] la civilisation européenne s’écroule et on ne la remplace par rien, voilà la vérité. À la place de ces immenses épargnes accumulées de civilisation, d’humanité, de spiritualité, de sainteté, on offre de déposer un chèque sans provision, signé d’un nom inconnu, puisqu’il est celui d’une créature encore à venir. Nous refusons de rendre l’Europe. Et d’ailleurs, on ne nous demande pas de la rendre, on nous demande de la liquider. Nous refusons de liquider l’Europe. Le temps de liquider l’Europe n’est pas venu, s’il doit jamais venir. Il est vrai que le déclin de l’Europe ne date pas d’hier, nous le savons. Nous savons aussi que le déclin de l’Europe a marqué le déclin de la civilisation universelle. L’Europe a décliné dans le moment où elle a douté d’elle-même, de sa vocation et de son droit. »

    • Georges Bernanos, conférence du 12 septembre 1946 à Genève, in Rencontres internationales de Genève, Tome 1, 1946 : L'esprit européen, éd. Les Éditions de la Baconnière, 1947, coll. Histoire et société d'aujourd'hui, p. 280

    « La colère des imbéciles remplit le monde. Il n'y a plus grande moisson à attendre d'un monde où les incultes ne produisent naturellement que des chardons, et où ceux qui se disent "cultivés" sont si soigneusement ratissés, roulés, nivelés, qu'il ne pousse absolument rien dedans. »

    « [...] les souvenirs de guerre ressemblent aux souvenirs de l'enfance. »

    • Georges Bernanos, Les Grands Cimetières sous la lune, dans Essais et écrits de combat, I, éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1971, p. 472

    « La civilisation française, héritière de la civilisation hellénique, a travaillé pendant des siècles pour former des hommes libres, c’est-à-dire pleinement responsables de leurs actes : la France refuse d’entrer dans le Paradis des Robots. »

    « Il n'existe pas de race française. La France est une nation, c'est-à-dire une œuvre humaine, une création de l'homme; notre peuple [...] est composé d'autant d'éléments divers qu'un poème ou une symphonie. »

    « Le monde moderne n'a pas le temps d'espérer, ni d'aimer, ni de rêver. »

    « On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l'on n'admet pas d'abord qu'elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure. Hélas ! La liberté n'est pourtant qu'en vous, imbéciles ! »

    « Ce qui m'épouvante - Dieu veuille que je puisse vous faire partager mon épouvante ! - ce n'est pas que le monde moderne détruise tout, c'est qu'il ne s'enrichisse nullement de ce qu'il détruit. En détruisant, il se consomme.Cette civilisation est une civilisation de consommation, qui durera aussi longtemps qu'il y aura quelque chose à consommer. Oh! je sais qu'il vous en coûte de la tenir pour telle alors que son unique loi paraît être, précisément, la production, et même la production à outrance, la production sans mesure.

    Mais cette production monstrueuse, ce gigantisme de la production, est précisément le signe du désordre auquel, tôt ou tard, elle ne peut manquer de succomber. En détruisant, elle se consomme. En produisant, elle se détruit.

    La civilisation mécanique et concentrationnaire produit des marchandises et dévore les hommes. On ne saurait fixer de limites à la production des marchandises. La civilisation mécanique ne s'arrêtera de produire des marchandises que dans le moment qu'elle aura dévoré les hommes. Elle les aura dévorés dans les guerres, en masses énormes et par monceaux, mais elle les aura aussi dévorés un par un, elle les aura vidés un par un de leur moelle, de leur âme, de la substance spirituelle qui les faisait hommes.

    Et ce serait aussi folie, je le vois maintenant, de la croire capable de rendre un jour heureux, dans un monde fait pour eux, ces hommes déshumanisés. Elle les détruira en périssant elle-même, ils périront avec elle, si de tels hommes peuvent encore prétendre au droit et à l'honneur de mourir.

    « [...] les dictateurs ne se présentent plus à leur peuple le fouet au poing, ils lui disent : Nous n’en voulons à rien qui te soit réellement utile, nous n’en voulons qu’à ton âme. Consens à nous, comme tu consens aux autres nécessités de la vie ; ne discute pas notre droit, laisse-nous juger à ta place du bien et du mal. Donne-nous ton âme une fois pour toutes, et tu t’apercevras bien vite qu’il ne t’en a coûté qu’un sacrifice d’amour-propre, qu’elle t’était une charge au-dessus de tes forces, un luxe ruineux. Renie ton âme, et, dispensé ainsi de te gouverner, nous t’administrerons comme un capital, nous ferons de toi un matériel si efficace, que rien ne pourra y résister. Les hommes sans conscience, groupés en colonies comparables à celles des termites, auront facilement raison des autres. La Bête humaine, industrieuse et sagace, soigneusement sélectionnée, selon les meilleures méthodes, ne fera qu’une bouchée du pauvre rêveur qu’on appelait autrefois l’homme moral, assez sot pour payer d’épreuves sans nombre la vaine gloire de se distinguer des animaux par d’autres qualités qu’une ruse et une cruauté supérieures. Toutes les richesses de la terre appartiennent d’avance à ceux qui se seront engagés les premiers dans la nouvelle voie, qui auront les premiers renié leurs âmes [...]. »

    • Georges Bernanos, Lettres aux Anglais, éd. Gallimard, coll. Point, 1946, pp. 145-146

    « Il ne s’agit pas d’édifier à grand peine des institutions libérales, il s’agit d’avoir encore des hommes libres à mettre dedans. »

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    « Il nous faut ce courage pour agir. Il nous le faut aussi pour penser. Oh ! sans doute, une nation qui rassemble ainsi ses forces ne répond pas à l'idée que les imbéciles se font d'un pays uni sous les espèces d'un rassemblement de braves badauds en manches de chemise qui cassent la croûte ensemble et boivent au même goulot. Un grand peuple qui se rassemble pour faire face ne saurait le faire sans inquiéter ni choquer personne. Un grand peuple ne se rassemble pas sans risque. Un grand peuple se rassemble sur ses élites, ce qui ne veut pas dire telle ou telle classe de citoyens, mais sur ceux qui sont disposés à prendre ce risque. Le risque de penser comme celui d'agir, car une pensée qui n'agit pas n'est pas grand chose, et une action qui ne se pense pas, ce n'est rien. La pensée d'un grand peuple n'est d'ailleurs nullement la somme des opinions contradictoires de cent mille intellectuels qui pensent le plus souvent selon leurs humeurs, qui pensent comme on se gratte où ça démange. La pensée d'un grand peuple, c'est sa vocation historique. Il ne s'agit donc pas de distinguer entre notre pensée et notre force, puisque c'est notre pensée qui justifie notre force. »

    « La prière est, en somme, la seule révolte qui se tienne debout. »

    • Georges Bernanos, Les Grands Cimetières sous la lune, in Essais et écrits de combat, I, éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1971, p. 364

    « Pour être un héros, il faut avoir au moins une fois en sa vie senti l'inutilité de l'héroïsme et de quel poids infime pèse l'acte héroïque dans l'immense déroulement des effets et des causes, réconcilié son âme avec l'idée de la lâcheté, bravé par avance la faible, l'impuissante, l'oublieuse réprobation des gens de bien, senti monter jusqu'à son front la chaleur du plus sûr et du plus profond repaire, l'universelle complicité des lâches, toujours béante, avec l'odeur des troupeaux d'hommes. Qui n'a pas une fois désespéré de l'honneur ne sera jamais un héros. »

    • Georges Bernanos, Scandale de la vérité, in Essais et écrits de combat, I, éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1971, pp. 580-581
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