• Recensere
  • Le Testament d'un condamné — Robert Brasillach


    Robert Brasillach, « Le Testament d'un condamné (22 janvier 1945) », in Les poèmes de Fresnes, éd. Jean-Cyrille Godefroy, 2003 (ISBN 9782841911004), pp. 48-56.


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    L'an trente-cinq de mes années,
    Ainsi que Villon prisonnier,
    Comme Cervantès enchaîné,
    Condamné comme André Chénier
    Devant l'heure des destinées,
    Comme d'autres en d'autres temps,
    Sur ces feuilles mal griffonnées
    Je commence mon testament.
     
    Par arrêt, des biens d'ici-bas
    On veut me prendre l'héritage.
    C'est facile, je n'avais pas
    Terre ou argent dans mon partage.
    Et mes livres et mes images
    On peut les disperser aux vents
    La tendresse ni le courage
    Ne sont objets de jugement.
     
    En premier mon âme est laissée
    A Dieu qui fut son Créateur,
    Ni sainte ni pure, je sais,
    Seulement celle d'un pécheur,
    Puissent dire les saints français,
    Qui sont ceux de la confiance,
    Qu'il ne lui arriva jamais
    De pécher contre l'espérance.
     
    Quel don offrir à ma patrie
    Qui m'a rejeté d'elle-même ?
    J'ai cru que je l'avais servie
    Même encore aujourd'hui je l'aime.
    Elle m'a donné mon pays
    Et la langue qui fut la mienne.
    Je ne puis lui léguer ici
    Que mon corps en terre inhumaine.
     
    Et puis, je laisse mon amour,
    Et mon enfance avec mon cœur,
    Le souvenir des premiers jours,
    Le cristal, le plus pur bonheur,
    Ah ! je laisse tout ce que j'aime,
    Le premier baiser, la fraîcheur,
    Je laisse vraiment tout moi-même,
    Ou, s'il existe, le meilleur.
     
    A toi, à la première image,
    Au sourire sur mon berceau,
    A la tendresse et au courage,
    A la féérie des jours si beaux.
    Soleil même dans les sanglots,
    Fierté aux temps les plus méchants,
    Pour qui rien ne change à nouveau
    L'âge qu'a toujours ton enfant.
     
    Et pour toi, ma soeur, mon amie,
    (J'ai passé, ah ! si peu de temps
    Loin de toi, toute notre vie
    Nos cœurs du même battement
    Ont battu). Ce que je laisse
    C'est nos greniers des vieux printemps,
    C'est les jeux de notre jeunesse,
    Nos promenades d'étudiants.
     
    C'est parmi la neige glacée,
    La gaieté qui restait la tienne,
    Le sourire que tu faisais
    Par delà les grilles lointaines,
    Toi si fière, ô toi indomptée,
    Rieuse parmi les déveines,
    Mon amie de tous nos étés,
    Ma soeur des joies comme des peines.
     
    A toi encor que j'ai vu naître,
    Comme une enfant de mes douze ans,
    Petite soeur, à la fenêtre
    Tu vins aussi aux jours pesants.
    A toi tout ce qui nous assemble,
    Le mépris des cœurs trop fuyants,
    Le silence qui nous ressemble,
    Et l'amour qui n'est pas bruyant.
     
    Petits enfants de ma maison,
    O vous qui ne m'oublierez pas,
    (Et peut-être d'autres viendront)
    Vous m'avez donné ici-bas
    Vos joues, l'étreinte de vos bras,
    Votre sommeil sur qui je veille :
    Je vous appelle ici tout bas,
    Je vous rends toutes ces merveilles.
     
    Et maintenant, à toi, Maurice
    A toi, frère de ma jeunesse,
    Que te donnerai-je qui puisse
    N'être à toi de ce que je laisse ?
    Voici Paris qui fut à nous,
    Voici Florence qui se dresse,
    Et, sur les chemins secs et roux,
    Voici notre Espagne sans cesse.
     
    Mais voici surtout, ô mon frère,
    Le cœur de notre adolescence
    Nul hasard ne le désespère,
    A tout il garde confiance.
    Au destin même bien masqué
    Nous disions oui d'une voix claire,
    Quel qu'il fût.
    Et rien n'a manqué
    Aux cadeaux qu'il pouvait nous faire.
     
    Bien ou mal, acceptons le lot !
    Je le lui rends, tout pêle-mêle.
    Mais je te laisse le plus beau,
    Nos dix-sept ans, l'aube nouvelle,
    La couleur du matin profond,
    Nos années pareilles et belles,
    Les enfants dans notre maison,
    Et notre jeunesse immortelle.
     
    Et puis, voici, pour mes amis,
    Chacun leur carte-souvenir.
    Vous d'hier, et vous d'aujourd'hui,
    Vous m'entourez sans vous enfuir,
    Vous allumez sur mon passage
    Le plus beau feu de l'avenir.
    Je tends mes mains à vos images,
    Elles me gardent de frémir.
     
    Cher José[1], voici la Cité,
    Et la Cour de Louis-le-Grand.
    Georges[2], pour un futur été,
    Voici la route dans les champs.
    Henri[3], voici les quais de Seine,
    Et les livres à feuilleter,
    Et le pays de la Sirène
    Que nous aurions dû visiter.
     
    Voici les Noëls de Vendôme,
    Notre-Dame des pèlerins.
    Le passé fut si beau en somme
    Qu'il ne faut blâmer le destin.
    Jusqu'au bout de nos années d'homme
    Nous aurons gardé le meilleur,
    Le savoir de ce que nous sommes,
    La jeunesse de notre cœur.
     
    Et pour toi, depuis si longtemps
    De l'adolescence surgie,
    Je n'ai que d'étranges présents
    A te laisser, ô mon amie :
    Moins de joie, c'est sûr, que de peines,
    L'asile où j'abritais ma vie
    Au cœur des mauvaises semaines,
    Et ce qui jamais ne s'oublie.
     
    Pour vous, les frères de la guerre,
    Les compagnons des barbelés,
    Fidèles dans toutes misères,
    Vous ne cessez de me parler.
    Voici nos neiges sur le camp,
    Voici nos espoirs d'exilés,
    Notre attente de si longtemps,
    Notre foi que rien n'a troublée.
     
    Et vous, garçons de mon pays,
    Voici les mots que nous disions,
    Nos feux de camp parmi la nuit,
    Et nos tentes dans les buissons.
    Vous le savez mieux que personne,
    J'ai voulu garder ma patrie
    Du sang versé, et je vous donne
    Ce sang gardé, ô mes amis.
     
    Cher Well[4], notre sainte colline,
    Le petit peuple du marché,
    Le rue grouillante où l'on chemine,
    Les charrettes des maraîchers,
    Ils sont à toi, ami têtu,
    Qui dans l'ombre toujours devines
    Ce que l'espoir jamais battu
    Malgré l'apparence dessine.
     
    Et pour vous les derniers venus,
    Compagnons des sombres journées,
    O captifs des cachots reclus,
    Gardez mes heures condamnées,
    Gardez le froid, gardez l'ennui :
    Pour ceux qui ne les auraient plus,
    Ce sont des trésors eux aussi.
    Avec vous je les ai connus.
     
    Quelques ombres, quelques visages
    Ont droit encore à quelques grains
    Finissons vite le partage
    Avant que vienne le destin.
    Tous ceux-là qui, garçons ou filles,
    Sont venus couper mon chemin
    Peuvent bien dans la nuit qui brille
    Attendre avec moi le matin.
     
    Pour eux tous j'avais les mains pleines
    Elles sont vides maintenant
    Des images les plus lointaines,
    Du passé le plus émouvant.
    Je ne garde pour emporter
    Au-delà des terres humaines
    Loin des plaisirs de mes étés,
    Des amitiés qui furent miennes,
     
    Que ce qu'on ne peut m'enlever,
    L'amour et le goût de la terre,
    Le nom de ceux dont je rêvais
    Au cœur de mes nuits de misère,
    Les années de tous mes bonheurs
    La confiance de mes frères,
    Et la pensée de mon honneur
    Et le visage de ma mère.

    Fresnes, 22 janvier 1945.

    Notes

    1. José Lupin, ami de Robert Brasillach au lycée Louis-le-Grand. Il est souvent cité dans Notre avant-guerre.
    2. Georges Blond.
    3. Henri Poulain, ami fidèle de Robert Brasillach pendant ses dernières années.
    4. Well Allot, aujourd’hui François Brigneau, qui habitait rue Mouffetard, tout près de la rue Rataud, où était le domicile de Robert Brasillach.

    Source

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