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  • L’Esprit européen et le monde des machines - Georges Bernanos


    Georges Bernanos, « L’Esprit européen et le monde des machines », Conférence à Genève, 12 septembre 1946.


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    Ceux qui, voilà six mois, m’ont fait l’honneur de m’inviter à parler ce soir devant vous, ne se faisaient certainement pas d’illusions sur mon compte. Ils ne s’en font pas davantage aujourd’hui. Au fond, je n’ai aucun titre sérieux à vous entretenir de l’esprit européen, sujet grave, toujours réservé à un petit nombre de doctrinaires ou d’hommes d’État. Je n’ai pas besoin de vous dire que je ne suis pas un homme d’État ; je crois qu’il suffit de me regarder. Je ne suis pas non plus un doctrinaire, un professeur de doctrine, et moins encore une de ces bêtes à jugement qui donnent à l’agonie de ce monde un caractère de farce macabre. Les médecins de Molière autour de l’agonie du monde, voilà ce que vous voyez tous les jours, et vous y êtes si bien habitués qu’il vous paraîtra peut-être demain naturel de mourir vous-mêmes au milieu de ces guignols, comme un vieux monsieur cardiaque frappé à mort un soir de mardi gras, dans les salons d’un mauvais lieu.

    Oh ! sans doute, il n’est guère habile de vous arrêter dès maintenant sur une image aussi déplaisante, mais je ne me flatte pas d’être habile. Non, je ne me flatte pas d’être habile. Entrons donc tout de suite dans le vif du sujet, comme on disait autrefois.

    L’Europe se décompose, et les systèmes qu’on nous vante sont des systèmes de décomposition, même quand ils feignent de s’inspirer d’une formule de réconciliation. Après tout, décomposer est aussi, en un certain sens, réconcilier. La réconciliation dans la corruption n’est pas une mauvaise idée, mais les systèmes sont impuissants à la réaliser. Le marché noir y a réussi du premier coup, précisément parce qu’il n’est pas un système. Le marché noir n’a pas pris naissance dans un bureau de techniciens. Le marché noir s’est fait lui-même, il est l’œuvre de tous. Il n’y a pas plus de Constitution du marché noir qu’il n’y a de Constitution anglaise, mais l’Angleterre et le marché noir fonctionnent très bien quand même. Le marché noir ayant sur les systèmes l’énorme avantage de ne pas exister seulement sur le papier, tout l’effort des techniciens ne saurait l’abolir, ni même le contrôler sérieusement. Le marché noir est la véritable image du monde moderne, l’image populaire, l’image d’Épinal du monde moderne, il est le monde moderne en action et, si la planète devait se désintégrer demain, la dernière forme, un peu grossière sans doute, mais cette fois réellement efficace, de la démocratie. Contre la démocratie du marché noir, toutes les recettes du dirigisme se sont montrées vaines, et quand le marché noir mourra, il mourra de sa propre mort, comme il a vécu de sa propre vie. On peut très bien comparer — ne vous récriez pas avant de m’entendre ! — le peuple du marché noir au peuple des cathédrales, ou même des Croisades. Les cathédrales et les Croisades sont une œuvre collective inspirée par la foi et qui a fait un moment l’union de tous. Le marché noir n’est pas inspiré par la foi, c’est entendu, mais l’élan y est tout de même ; ce n’est pas un saut en hauteur, c’est un saut dans le vide, mais c’est néanmoins un saut, on ne peut pas dire le contraire. Le marché noir a réconcilié toutes les classes, toutes les classes y sont représentées. Il y a le marché noir des barons, il y a le marché noir de Pierre l’Ermite et de Gauthier-sans-avoir, il y a même la Croisade des enfants, le marché noir des lycées... Oui, toutes les classes sont présentes au marché noir, et si la classe paysanne se trouve au premier rang, la classe ouvrière n’y fait pas figure d’arrière-garde, je vous jure. Hélas ! permettez-moi de le dire en passant : cette corruption du peuple, que Péguy dénonçait en 1913 avec moins de colère que d’angoisse, une espèce de gémissement sourd et profond comme d’un soldat frappé à mort, ne fait plus à présent de doute pour personne. Il y a eu un homme du peuple, il y a eu un ouvrier du faubourg, il y a eu ces paysans dont parle Péguy, mais ils sont aujourd’hui à refaire ; ou plutôt on ne les refera pas. Il serait ridicule de vouloir les refaire, l’histoire ne refait jamais rien. Le petit bourgeois de quinze ans, plus ou moins dégénéré, qui se débrouille au lycée, connaît tous les trucs et fête en famille son premier million, ressemble comme un frère par l’ingéniosité, l’astuce, l’optimisme abject, à son camarade ouvrier qui tripote lui aussi, bien qu’avec des mains plus dures.

    Messieurs, depuis mon retour d’Amérique, le marché noir m’apparaît sous cette forme de mains. Des mains, toujours des mains, des mains partout — ce siècle à mains, comme dit Rembrandt — toutes les mains... Mains dures et mains molles, mains noires et mains blanches, petites mains de velours rose, aux griffes laquées, ou fortes mains de cuir, mains trapues, mains courtaudes, mains longues, mains blêmes, mains d’écoliers tachées d’encre, mains velues, mains lisses, nous les voyons partout courir sur leurs cinq doigts agiles, sortant d’une poche pour rentrer dans l’autre, vives comme l’éclair, tapies dans un coin d’ombre, ou rampant doucement sous la table, grimpant le long des murailles, collées au plafond à la manière des mouches afin de tomber au bon moment sur la nappe et de s’enfuir avec leur proie, les mains qui filent le long du trottoir et sur lesquelles on risque toujours de poser le pied par mégarde, les mains dont le souvenir vous hante la journée faite, au point qu’on craint d’en voir tomber de la poche de son pantalon avec la menue monnaie, chaque soir en se couchant, et se réfugier sous le lit ; le marché noir, oui, c’est pour moi ce grouillement de mains. Cette image ne me laisse pas de repos ; la France étouffe sous l’épaisseur de ces mains plus avides que les sauterelles ou les fourmis, ces mains humaines détachées de l’homme — peut-être pour toujours — vivant de leur vie propre, de leur vie de mains, de mains non baptisées, de mains humaines devenues comme étrangères à l’homme, à l’homme pensant des manuels de philosophie. Les mains d’une future civilisation, d’une civilisation termitière, édifiée par des mains termites. Une cathédrale de mains élevée à la gloire du pouce, de l’index, du médium, de l’annulaire et de l’auriculaire, les cinq dieux.

    Ce cauchemar de mains, Messieurs, trouble encore peu de cœurs et même peu de digestions. Les gens pensent qu’une civilisation de mains aurait l’avantage de réaliser à coup sûr cette espèce de justice qui est à la véritable justice ce que le minéral est à l’être vivant, organisé, le cristal à l’homme. Je veux dire la justice égalitaire, l’égalité. Quoi de plus semblable à une main qu’une autre main, pourvu qu’elles fassent toutes les deux le même travail. Une main n’a jamais que cinq doigts. Les mains exécutent et ne discutent pas. C’est vrai qu’elles exécutent ; elles exécutent même très bien. Le bourreau n’est qu’une main sans tête. Une main fait sa besogne sans rougir ni pleurer. Une main n’a pas de pitié ; on ne raisonne pas avec les mains. La vraie civilisation totalitaire, le vrai monde concentrationnaire est une civilisation des mains.

    Messieurs, il vous semble peut-être que toutes ces mains vous ont entraînés très loin du marché noir. Vous vous trompez. Comme je le disais tout à l’heure, c’est vrai que le marché noir paraît en lutte contre la loi. Mais cette opposition n’est qu’apparente, car il n’y a plus guère de loi. Le marché noir n’est même pas en lutte contre l’Etat. Il est en concurrence avec l’Etat, avec du moins ce qu’on nomme l’Etat. Ce sont deux grands ennemis, ou, pour mieux dire, ce sont deux espèces de mains aussi semblables entre elles que la main droite et la main gauche en plein travail sur une civilisation décomposée. Ainsi qu’une triple et grouillante épaisseur de crabes sur un cadavre.

    Mais pourquoi ai-je prononcé ce mot de civilisation beaucoup trop abstrait à mes yeux ? La civilisation humaine, nous l’avons dit, c’est l’homme tout entier : cerveau, cœur, âme et corps. Voilà devant nous l’homme livré à ses propres mains. Ses mains, ses mains tout à coup multipliées presque à l’infini par les techniques et les machines. L’homme, attaqué par ses mains, dépouillé par elles, mis nu comme un ver en attendant mieux, en attendant d’être dépecé peu à peu, morceau par morceau, fibre à fibre, désintégré. Car la bombe atomique, ne vous y trompez pas, c’est encore une main, mais si déliée, si subtile, qu’elle égraine les atomes comme on ôte les petits pois d’une cosse. Ici, la technique, la science des mains est prise en flagrant délit, ainsi que la patte agile d’un voleur dans la poche d’un manteau. Car il ne s’agit plus maintenant de dominer la matière, il s’agit de l’anéantir ; comme le vin, le lait, la viande, le pain, tous les objets nécessaires à la vie s’évanouissent d’intermédiaire en intermédiaire, c’est-à-dire de mains en mains, la matière elle-même s’envole en fumée. La dernière cabriole du diable crève la toile du cirque, par la grâce du nouveau sacrement, du sacrement de Bikini, mais d’une autre manière qu’il avait jadis rêvé, l’homme réellement devient esprit. Au nom du pouce, de l’index, du médium, de l’annulaire, de l’auriculaire, cinq personnes en un seul dieu, ainsi soit-il.

    Ah ! oui, je sais bien ce que vous pensez. Vous vous dites sans doute que ce sont des histoires cocasses. Mais précisément, le malheur d’un homme, des hommes, a perdu toute dignité religieuse, tout caractère sacré. Avant d’essayer de rendre l’homme heureux, de l’orienter vers le bonheur, il serait bien nécessaire de s’arranger pour qu’il puisse être malheureux sans être en même temps grotesque. Si le malheur de l’homme n’est pas surnaturel, n’a pas dans le surnaturel son principe, l’excès même de ce malheur risque de le rendre comique. Si l’histoire de ce monde prenait fin cette nuit — après ma conférence, bien entendu — par quelque incident de laboratoire, eh bien, l’histoire du monde finirait un peu comme une mauvaise pièce, une pièce bâclée, pis encore, une pièce si mauvaise que le public envahit la scène, brise les lustres, et fiche le feu au théâtre. Encore une telle comparaison exprime mal l’absurdité profonde, substantielle des événements qui nous accablent, de leur dimension et de leur poids. Ce qui fait dire à plus d’un petit cancre, non sans une naïve fierté, qu’ils sont à l’échelle de la planète, en effet, comme le serait n’importe quel cataclysme universel. Ils seront même peut-être demain à l’échelle de notre système solaire tout entier, si la désintégration en chaîne fait par hasard de la terre et de la lune un nouveau soleil capable de modifier les conditions de vie sur les planètes voisines. Ces événements sont formidables. Mais leur importance réelle, leur importance au regard de l’esprit n’est nullement en rapport avec leur masse. Une telle disproportion exciterait même le rire selon des lois bien connues, si l’énormité de la caricature ne glaçait le rire sur les lèvres.

    Rien ne saurait faire, par exemple, que l’expérience de Bikini n’ait rempli à merveille les conditions d’une farce. Qu’elle eût tourné assez mal pour anéantir notre espèce tout entière, en même temps que les chèvres et les cochons de l’escadre américaine, ne lui aurait rien retiré de sa force comique. Voyez-vous, cette histoire est une histoire de gribouille. Toutes nos histoires sont des histoires de gribouille. N’écrivait-on pas, l’autre jour, dans une des plus sérieuses revues d’Europe, que le gouvernement des États-Unis faisait exploser çà et là quelques bombes au plutonium, dans l’unique but de mettre au point d’ingénieux procédés de détection, capables de le renseigner à l’avenir sur les travaux de désintégration poursuivis le plus secrètement possible dans tous les laboratoires possibles ?

    Le mot de civilisation évoquait jadis celui de sécurité. On imagine assez bien l’espèce de sécurité d’une civilisation forcée d’entretenir contre elle-même, à frais immenses et au prix de ce qui lui reste de liberté, ce prodigieux réseau d’espionnage afin d’être au moins prévenue cinq minutes à l’avance de son anéantissement total.

    Messieurs, l’humanité est visiblement obsédée par des images de mort. L’humanité a peur d’elle-même, peur de son ombre, peur de ses mains sur la table, peur du tiroir entr’ouvert où brille doucement le canon bien huilé du browning. Quand l’humanité restreint peu à peu volontairement et comme inexorablement sa part héréditaire de liberté, en assurant qu’elle fait ce sacrifice à son bonheur futur, ne la croyez pas un instant. Elle sacrifie sa liberté à la peur qu’elle a d’elle-même. Elle ressemble à un obsédé du suicide qui, laissé seul le soir, se fait lier dans son lit pour ne pas être tenté d’aller tourner le robinet du gaz. Mais, en même temps qu’elle se torture ainsi elle-même, apprenant à mieux se haïr, comme l’auteur responsable de ses maux, son génie de l’invention multiplie les instruments et les techniques de destruction. Cet aspect démentiel de l’histoire hante évidemment tout le monde, puisque le principe est, hélas, en chacun de nous. L’espèce de panique provoquée et entretenue par l’absurde ressemblerait plutôt à la stupeur de l’animal fasciné, à cette forme torpide d’angoisse, à cette anémie pernicieuse de l’âme. L’ancienne idéologie du progrès, du bon progrès, bon comme le bon Dieu, n’apporterait qu’un poison de plus. Tel un boutiquier pressé par ses échéances, à la veille de la faillite, et qui ne peut plus attendre que le miracle d’un gros lot, la masse humaine reçoit passivement de ses fournisseurs d’optimisme une espérance aussi démesurée, aussi absurde que son malheur. Il ne s’agit plus de lui parler d’évolution progressive — progressive ou régressive, qu’importe ! elle se laisse persuader que si tout va mal, tout n’en ira que mieux dans cent ans ou mille ans. D’ici là, aucune déception ne saurait gêner le travail des imposteurs, puisque, loin de prédire la fin prochaine de ses maux, ils lui annoncent au contraire cette « lutte à mort » d’où sortira tôt ou tard, d’une montagne de cadavres barbotant dans leur écume, l’humanité marxiste régénérée, fraîche comme l’œil. L’homme moyen se fiche absolument de l’humanité régénérée, mais il ne demande au fond qu’un prétexte à renier des libertés dont il ne veut plus courir le risque. Je dis que les imposteurs totalitaires ne se proposent rien d’autre que favoriser ce renoncement, cette démission de l’humanité moyenne. Je dis que les extravagances calculées d’une propagande qui ne cherche pas à convaincre mais à hébéter, entretiennent dans la masse ce scepticisme résigné, cet état nauséeux de l’esprit rempli de slogans jusqu’au bord.

    Non, les imposteurs totalitaires ne tiennent nullement à être crus, à donner aux masses, fût-ce par pur intérêt, le bienfait d’une croyance quelconque, mais à les dégoûter de toute croyance, et finalement de leur incrédulité même. Car les imposteurs ne s’y trompent pas, ils connaissent l’homme. Ils savent parfaitement que le refus de toute croyance ne saurait abolir le besoin de croire, qu’il finit au contraire par en altérer profondément la nature, qu’il lui substitue peu à peu une espèce d’angoisse analogue à ces fringales morbides particulières aux hystériques et qui se satisfont le moment venu des aliments les plus bizarres et les plus répugnants. L’imposteur totalitaire veut des masses serviles. Encore le mot servile ne convient-il ici qu’à demi, nous sommes trop tentés de lui donner le sens de lâche. Les masses totalitaires ne sont pas lâches, elles ne doivent pas l’être, puisque les imposteurs, tôt ou tard, y recruteront des soldats. Elles ne sont lâches qu’en esprit. Une fille publique peut très bien résister à qui en veut, par exemple, à son argent, ou la blesse dans l’idée qu’elle se fait encore de sa dignité, mais elle ne résiste pas au mâle, elle est dressée à le recevoir, à lui donner ce qu’il demande. L’homme de la masse totalitaire est ainsi dressé à ne rien refuser au militant, c’est-à-dire à quiconque fait partie de la petite élite, objet de l’unique sollicitude des imposteurs. Vis-à-vis du militant, l’homme de la masse totalitaire joue le rôle de la femelle vis-à-vis du mâle. Lorsque les imposteurs parlent de libérer la masse, ils mentent. Ce n’est pas assez d’écrire qu’ils l’asservissent, ils la prostituent. Ils la prostituent à leurs fanatiques, et à ces fanatiques eux-mêmes, ils se sont bien gardés de donner une croyance, mais quelques idées simples, élémentaires, aussi violentes que des images sexuelles. Nous savons depuis longtemps par les statistiques qu’en Allemagne comme en Russie, la proportion des membres du parti à la masse est d’environ cinq pour cent. Cinq mâles pour cent femelles, voilà le dernier mot des régimes totalitaires.

    Mesdames, Messieurs, l’Europe a perdu confiance en elle-même, et sans cette confiance, il n’y a pas d’esprit européen. L’esprit européen, c’était cette foi que l’Europe avait en elle-même, en ses destinées, en sa mission universelle. Elle l’a perdue, elle l’a deux fois perdue, puisqu’elle ne l’a remplacée par rien. Elle l’a perdue faute d’avoir le courage de la renier, de la renoncer. Quand je parle de cette foi, je sais ce dont je parle. Si l’Europe n’a plus foi en elle, il y a encore dans le monde des millions d’hommes qui ont encore cette foi, qui pensent à l’Europe — de temps en temps du moins — comme à leur dernière chance. Non ! Non ! Ne me faites pas dire qu’il existe un « parti de l’Europe », puisque l’Europe n’a plus ni programme, ni doctrine. Il y a encore une espèce de religion de l’Europe, en attendant qu’il n’y ait plus qu’une superstition, puis plus rien... Il y a des millions d’hommes qui souffrent de l’abaissement, de l’humiliation de l’Europe, qui se sentent humiliés en elle, dont l’humiliation s’exprime très souvent d’ailleurs en paroles amères, en blasphèmes. Ils blasphèment l’Europe parce qu’ils n’ont pas cessé d’y croire. Messieurs, je connais ces hommes. Vous les voyez s’éloigner de nous, c’est vrai. Mais ils s’en éloignent à pas lents. Ils s’éloignent les yeux baissés, l’oreille attentive, prêts à se retourner au premier appel.

    Messieurs, je ne parle pas sans réflexion ; je sais très bien que le moment n’est pas venu de dire aux hommes de bonne volonté certaines vérités libératrices, mais je veux précisément les dire à l’heure où elles sont le moins opportunes, alors que vient de se terminer ce procès de Nuremberg auquel le souvenir de Munich me retient de trouver quelque majesté. Qui s’est mis jadis à genoux devant le tyran vainqueur ne saurait sans ridicule devenir son juge. Qu’importe ! Si grands que soient les crimes de l’Allemagne, je ne crois pas qu’il soit digne de l’Europe, de son passé, des services rendus par elle à la civilisation, d’en rejeter sur ce peuple, sans aucune discrimination, la responsabilité tout entière. Je ne parle pas ainsi en vue de favoriser l’avènement de la bonne Allemagne, cette bonne Allemagne dont on prétend réveiller les bons instincts grâce à la représentation du film de Charlot. Je ne crois pas à la bonne Allemagne au sens que les imbéciles donnent à ce mot. Je sais que l’Allemagne se vengera. L’Allemagne est allée trop loin dans le mal pour revenir en arrière par le même chemin. Elle ira maintenant jusqu’au bout de la nuit, et nul ne peut dire si cette nuit aura une fin, si Dieu va laisser à cette nuit le temps de finir, si la nuit de l’Allemagne ne sera pas aussi notre dernière nuit, la dernière nuit de l’humanité. Qu’importe encore ! Je n’en dirai pas moins que le principe du mal qui a rongé l’Allemagne jusqu’à l’os au point de ne pas lui laisser de visage, n’était peut-être pas en elle. Pour incliner à croire qu’elle le tient de la Prusse, il suffit de connaître la sauvage et cruelle histoire des Borusses. Les Borusses étaient slaves, et non allemands.

    Au mot de slaves, les gens malins chuchoteront peut-être entre eux qu’ils me voient venir. C’est moi qui les vois venir. Pour moi, je n’ai pas bougé, je suis toujours à la place que j’ai choisie, non pas la plus sûre sans doute, mais celle d’où il m’est plus facile de bien voir, où j’ai le moins de chance d’être dupe. Nul ne peut me convaincre d’avoir cru jadis à la bonne Allemagne de Jaurès — l’Allemagne des social-démocrates — non plus qu’à la bonne Allemagne du Centre catholique — celle de M. Marc Sangnier. J’ai toujours pensé — dès avant 1914 — que l’Allemagne présentait les symptômes d’une forme particulièrement grave, d’une forme suraiguë de la perversion universelle, qu’elle avait même déjà largement dépassé la période d’incubation — pour la raison sans doute qu’elle offrait moins de résistance au mal. L’Allemagne est une chrétienté manquée, je veux dire plus manquée que les autres, une chrétienté anormale. Je n’ai jamais été dupe de la bonne Allemagne, des bonnes Allemagnes, mais je n’ai pas plus envie d’être dupe du monde moderne, lorsqu’il feint la surprise et le scandale en face d’un peuple dont il a bien plutôt favorisé que refréné la perversion, aussi longtemps du moins qu’il a cru pouvoir en tirer profit. Rien ne m’empêchera de dire que l’Allemagne n’est pas le péché de l’Europe, mais celui du monde moderne tout entier, le péché d’un monde si profondément corrompu que les peuples s’y corrompront l’un après l’autre, et que le dernier service rendu par le peuple allemand à la vieille civilisation qu’il avait jadis honorée, c’est de montrer à chaque nation, comme en un monstrueux miroir, l’image de ce qu’elle est peut-être sans le savoir, de ce qu’elle sera peut-être demain.

    L’Europe chrétienne s’est déchristianisée, elle s’est déchristianisée comme un homme se dévitaminise. Il ne s’agit pas de savoir ce qu’étaient ou n’étaient pas ces vitamines, mais si elles étaient ou non devenues, fût-ce à la longue et par accoutumance, indispensables. L’Europe s’est déchristianisée peu à peu et comme à son insu. Ce phénomène n’échappait pas aux observateurs. Mais ils se rassuraient en se disant que la patiente ne présentait que des troubles peu différents de ceux observés jadis. Devenus déjà profondément étrangers à l’esprit du christianisme, entêtés à n’y voir qu’une morale, ils consultaient les statistiques criminelles et notaient avec soulagement que le nombre des délits n’augmentait pas d’une manière très sensible. A supposer que la religion fût encore utile à la répression des mauvais instincts, le péril ne semblait pas très pressant, et d’ailleurs il ne paraissait guère devoir prendre la société au dépourvu. Dans l’hypothèse la moins favorable, on serait toujours à temps de venir à bout d’une crise passagère de moralité par le renforcement de la gendarmerie. Malheureusement, les premières manifestations du mal ne furent pas celles qu’on attendait. Au contraire de ce que pensaient les théoriciens, la déchristianisation n’a pas fait surgir d’abord au premier plan de l’histoire les bêtes violentes et cyniques brusquement libérées de leurs tabous comme un chien dangereux de sa chaîne. L’animal totalitaire, l’animal de proie, tour à tour bourreau ou soldat, constructeur ou démolisseur, faiseur d’ordre ou de chaos, toujours prêt à croire ce qu’on lui dit, à exécuter ce qu’on lui commande, est une espèce lente à venir. L’animal totalitaire n’est nullement un primitif, c’est au contraire le produit d’une civilisation ayant comme dépassé le point extrême de son développement normal ; il devrait faire penser beaucoup moins à un anthropoïde qu’à un aristocrate dégénéré. Bien qu’il fasse, une fois né, profession de mépriser l’intelligence, il lui faut, pour naître, un certain climat d’anarchie et comme de désintégration intellectuelle. Les policiers étaient à leurs postes pour refréner tout mouvement révolutionnaire venu des bas-fonds. L’Etat prodiguait les milliards dans le but de combler le plus rapidement possible, par l’instruction obligatoire, le vide laissé dans les cerveaux tout à coup libérés des antiques croyances superstitieuses. Mais la révolution n’était pas dans les bas-fonds, ou du moins la révolution des bas-fonds n’était nullement menaçante. La révolution était dans ces milieux où l’homme du dix-neuvième siècle ne croyait voir que des amis de l’ordre, des bienfaiteurs dont la mission était précisément de le protéger contre toute espèce de désordre, et d’abord contre la guerre. Comment se serait-il méfié des savants, même philosophes ? Chaque savant de plus était une nouvelle chance de paix, chaque naissance de savant rapprochait de la paix universelle la douloureuse humanité. Ce n’était pourtant pas des bas-fonds qu’allait sortir l’homme à la mitraillette, la bête de proie, mais des systèmes de philosophie.

    Oh ! je sais ! je sais ! vous pouvez me dire que l’homme à la mitraillette nazie et l’homme à la mitraillette communiste ne se font pas tout à fait la même idée du problématique paradis terrestre de l’avenir, l’avenir a bon dos... Marxiste ou nazie, la mitraillette tire sur un signe du maître de l’homme à la mitraillette, et sur un signe de ce maître, l’homme à la mitraillette tire sur n’importe qui. En attendant le paradis — d’ailleurs promis par Hitler comme par Staline — c’est la mitraillette que je regarde et qui me regarde elle aussi de son petit œil rond. Dans l’homme à la mitraillette dont je viens de parler, ce n’est pas la mitraillette qui est l’accessoire, mais l’homme. L’homme dont je parle est au service de la mitraillette et non la mitraillette au service de l’homme, ce n’est pas « l’homme à la mitraillette », c’est « la mitraillette à l’homme ». Dès lors, que m’importe le bavardage des professeurs ? Si le cheval est la plus belle conquête de l’homme, l’homme est la plus belle conquête de la mitraillette. Nazi ou marxiste, l’homme à la mitraillette, l’animal totalitaire, l’instrument de précision du Parti unique, et dont la conscience est aussi facile à manœuvrer que le mécanisme soigneusement graissé de son arme, ne ressemble nullement au haillonneux insurgé du faubourg. Ce n’est pas la faim ou la soif qui le pousse. Ce n’est pas au nom de la justice qu’il tue. Pour que de tels êtres apparussent dans le monde, il n’eût pas suffi d’un monde injuste, il fallait qu’y fût profondément dégradée la notion du juste et de l’injuste, et une telle dégradation était l’affaire des intellectuels.

    Messieurs, le mot de révolution a jadis eu, pour l’homme d’Europe, un sens bien différent de celui d’aujourd’hui. La révolution, pour l’homme d’Europe, c’était comme une explosion de l’idée de justice, une revanche des faibles contre les puissants, une poussée d’anarchie comparable à une poussée de sève dans un vieux tronc desséché. Pour répéter sous une autre forme ce que j’ai déjà dit tant de fois au cours de cette conférence, ce que je viens de dire encore il y a un instant, la révolution qui se pare à présent de ce nom trompeur n’est pas du tout une explosion, mais une liquidation.

    Aucun être raisonnable ne saurait, sans mauvaise foi, confondre les ruptures de la banquise sous l’énorme pression des forces antagonistes avec la désagrégation générale normalement causée par le simple dégel... La civilisation européenne est en train de se liquéfier, non par un excès de maux et d’injustices, car les formes du mal et de l’injustice qu’elle présente, lorsqu’on les examine de près, sont précisément les effets de cette liquéfaction. Le premier signe de corruption dans une société encore vivante, c’est que la fin y justifie les moyens. Mais la preuve que la nôtre n’est plus vivante, c’est que les moyens sont devenus la fin. Ils n’ont ainsi besoin d’aucune justification. Dès lors que l’homme n’est plus tenu, d’un consentement général, que pour une chose entre les choses, non moins irresponsable des hauts et des bas de ce qu’on appelait jadis sa vie morale qu’une monnaie des variations du cours des changes, le climat de la civilisation devient excessivement favorable à la naissance et à la multiplication de l’animal totalitaire.

    Que voulez-vous ? l’homme est l’homme. Il est bien l’homo faber ; dès le berceau, il ne peut laisser ses mains tranquilles, ses mains puissantes et délicates au pouce opposable, ses merveilleuses mains... l’homme est grandement satisfait de ses mains, mais il n’est nullement satisfait de son âme, voilà ce qu’il faut comprendre. Il n’a jamais de difficultés avec ses mains, ses mains font toujours ce qu’il veut, la contradiction est dans son esprit. L’homme est faber par les mains ; il rêve d’en avoir quatre, huit, seize, autant de mains qu’il en pourrait compter, il les multiplie d’ailleurs par des machines, nous savons cela, nous l’avons déjà dit, c’est entendu. Le mal est dans l’âme. L’homme n’a que deux mains et elles travaillent très aisément ensemble. Elles peuvent même, une fois la tâche assignée, travailler sans lui. Les mains sont dociles, au lieu que l’esprit ne l’est pas. Et non seulement l’esprit de l’homme est indocile, il lui est encore souvent comme un juge, comme un ennemi. Oh ! certes, on ne saurait nier qu’il existe une part de l’esprit accordée aux mains, faite pour elles à moins que les mains ne soient faites pour elle — un esprit des mains et les difficultés ne viennent pas de cet esprit-là. Mais il y a cette autre part toujours insatisfaite, plus ou moins franchement opposée aux mains et qui est vraiment comme un autre homme dans l’homme. Lorsque le contradicteur mystérieux l’emporte, les mains ralentissent peu à peu le travail, puis s’arrêtent tout à fait, l’esprit des mains doit renoncer à les remettre en marche ; l’homo faber se sent ridicule. Il arrive même que les mains se croisent et s’élèvent en l’air, dans le mouvement de la prière ou de la crainte, en face d’un être invisible. Alors, l’homo faber se sent, lui aussi, gagné par l’angoisse. Il refuse de céder à son rival, il ne sait d’ailleurs pas très bien ce qu’il veut de lui et pourtant il faut qu’il le subisse. Incapable de se délivrer, il se venge. Il se venge de son angoisse sur les travaux de ses mains, il détruit ce qu’il a fait de ses mains merveilleuses, il devient aussi puissant pour détruire qu’il s’était montré ingénieux à construire. On ne comprend rien à l’homme si on l’imagine naturellement fier de ce qui le distingue ou paraît le distinguer des animaux. L’homme moyen n’est nullement orgueilleux de son âme, il ne demande qu’à la nier ; il la nie avec un soulagement immense, comme on s’éveille d’un terrible mauvais rêve. Il croit découvrir qu’elle n’existe pas avec une espèce d’incompréhensible fierté. L’inquiétude métaphysique chez l’homme moyen est presque tout entière dans cette négation sournoise, cette fierté, ces mille ruses qui ne tendent toutes qu’à déposer quelque part, n’importe où, cette âme, ce fardeau, cette conscience harassante du bien et du mal... Pourvu que cette âme n’existe pas ! Si elle existe, par malheur, pourvu qu’elle ne soit pas immortelle ! Bien loin d’être la consolante illusion des simples, des ignorants, la croyance à la liberté, à la responsabilité de l’homme est tout au long des millénaires la tradition des élites, elle est l’esprit de la civilisation, la civilisation même, transmise par les génies. Tout au long des âges, des milliards et des milliards d’imbéciles, des imbéciles sans nombre, en d’innombrables idiomes, ont répété d’un air entendu : « Quand on est mort, tout est mort. » S’ils ne le disaient pas, c’est qu’ils n’osaient pas le dire, c’est qu’ils avaient honte de le dire ; ils préféraient se fier à de plus instruits qu’eux, aux sages. Mais dès que s’affaiblit le prestige des sages, l’autorité des puissants, dès que fléchit la civilisation, les hommes de la masse recommencent à chercher un terrain vague, un coin de rue où perdre leurs âmes immortelles, avec l’espoir que personne ne la leur rapportera. Et tout à coup, Messieurs, le geste tenu jusqu’alors pour ignoble a été aussi celui des sages. Ceux qu’on avait toujours regardés comme les gardiens de la plus haute tradition de l’espèce en refusaient maintenant la charge. Oh ! sans doute, ils avaient à peine esquissé le geste de renoncement, mais c’était le geste que les masses attendaient depuis toujours, depuis l’exil du Paradis. Les augures n’avaient parlé qu’à mi-voix, mais l’humanité moyenne, déjà frappée au cœur par le pressentiment des catastrophes prochaines, avide de s’en déclarer responsable, de les subir au lieu de leur faire face, prêtait l’oreille aux moindres murmures. Elle eût été capable de lire de loin sur les lèvres la sentence qu’elle attendait, qui allait la décharger de sa conscience. L’homme n’est pas libre, quel bonheur ! Le savant n’est pas plus libre que l’ignare, le sage que le fou, quel soulagement ! L’égalité gagne d’un seul coup, d’un coup décisif, tout ce que perd la liberté, la liberté est vaincue, non pas seulement vaincue, mais anéantie dans son principe même, désintégrée. Il n’y a plus d’injustice, non par la victoire reconnue impossible de la justice sur l’injustice, mais parce qu’il n’y a plus de justice, comme on rapprocherait les distances au point de les réduire à rien, en supprimant radicalement l’espace ! L’homme n’est pas responsable de l’histoire, nous pouvons nous laver les mains dans l’histoire, ainsi que dans la cuvette de Ponce Pilate.

    « Que le sang du Juste retombe sur nous ! » s’écriaient les Juifs, voilà deux mille ans. Mais il n’y a ni juste ni injuste, comme d’ailleurs ni haut ni bas, et le sang ne retombe jamais !

    Mesdames, Messieurs, une telle doctrine peut bien passer pour révolutionnaire. Elle n’est pas révolutionnaire. Ou elle est révolutionnaire dans ce sens qu’elle révolutionne la révolution en la supprimant. Elle supprime la révolution en supprimant l’histoire. Et, supprimant l’histoire, elle supprime l’Europe du même coup. Il n’y a plus de place pour l’Europe dans un monde sans liberté. On me dit que l’homme n’est pas libre. Mais qui me le prouve ? Et si l’on me demande qui me prouve le contraire, je répondrai à mon tour : Puisque tout ceci doit se résoudre, en fin de compte, par un pari, hé bien ! je parie pour l’homme. L’Europe a toujours parié pour l’homme. Et la preuve qu’elle a mis toutes ses chances sur ce pari, c’est qu’elle s’effondre en même temps que la liberté.

    Messieurs, on répète volontiers que ce monde moderne dénoncé par Péguy est, en réalité, le monde des mécaniques et qu’en le dénonçant à mon tour, je cède au même mouvement de haine aveugle qui fit jadis se ruer les ouvriers de Lyon sur la première machine à tisser. Oh ! pardon ! Haine aveugle est vite dit ! Mais si, comme on le craint, comme il est permis de le craindre avec Einstein ou Jolliot-Curie, une expérience de désintégration, plus concluante que les autres, fait sauter la planète, l’instinct des ouvriers de Lyon les aura-t-il tellement trompés ? Il est vain d’objecter qu’aucune force au monde n’eût été capable d’empêcher le développement des sciences physiques et les inventions qui en furent la conséquence, comme si les machines s’étaient multipliées d’elles-mêmes, dans un climat devenu brusquement favorable, comme des bêtes. L’esprit de l’homme n’a plus su contrôler les ouvrages de ses mains, voilà plutôt ce qu’il faut dire. Ce n’est pas la science ou les savants qui ont accéléré jusqu’à l’absurde l’évolution mécanique, mais la convoitise déchaînée à travers le monde par ces formes nouvelles et inattendues de la spéculation. Ce n’est pas la science qui a fondé le monde moderne, mais la science au service de la spéculation et le monde moderne n’est pas le monde moderne — ce qui suffirait à le justifier — mais seulement le monde actuel, je veux dire un monde moderne parmi beaucoup d’autres qui auraient pu être si la science n’avait pas rompu avec la conscience et servi indifféremment n’importe quels maîtres.

    Certes, il est vrai qu’aucune force n’est capable d’arrêter ou même de ralentir le mouvement de l’esprit humain. Mais l’esprit humain ne se meut pas forcément dans le même sens et vers le même but. L’esprit humain se meut à la fois dans plusieurs sens et, s’il ralentit dans l’un pour se précipiter dans l’autre, l’équilibre de la civilisation est rompu. Les hommes commencent à mourir. Si la science n’avait fait ces énormes bonds en avant, sous le fouet de toutes les convoitises qui ne brûlaient que de s’en servir, la découverte de la fusion atomique du plutonium se serait certainement produite beaucoup plus tard, n’aurait pas surpris l’humanité en pleine crise de nihilisme moral qui la rend capable de n’importe quelle folie — et d’abord de se détruire elle-même. Si les Egyptiens ou les Grecs avaient été guidés dans leurs travaux par une conception de l’homme et de la vie semblable, ou seulement comparable, à la nôtre, nous n’aurions sans doute jamais connu les dialogues de Platon, et la catastrophe planétaire qui nous menace se serait peut-être produite depuis longtemps.

    Vous me direz qu’on ne saurait comparer la civilisation des machines à la civilisation des propylées, ou que cette comparaison n’est qu’un pur jeu d’esprit. Hélas ! elles ne se comparent pas seulement, elles s’affrontent. Nous savons que les machines et les propylées ne se trouvent pas dans deux mondes séparés ; elles existent côte à côte. Existant côte à côte, nous n’avons pas le droit de raisonner comme si les propylées étaient aussi dangereuses pour les machines que les machines pour les propylées, comme si les machines et les propylées pouvaient se tenir en respect, indéfiniment, face à face, comme deux adversaires d’égale force, également armés... Les propylées sont absolument sans défense contre les machines. Et les machines, qui peuvent tout contre elles, ne peuvent pas grand’chose pour elles. Ainsi que le remarquait l’autre jour M. Jules Romains, s’il est vrai qu’un minuscule engin est capable d’anéantir une ville en sept dixièmes de seconde, nous savons bien que nous ne rattraperons jamais l’avance prise par la bombe atomique ; nous savons bien que nous ne sommes pas près de découvrir l’engin qui remettra debout, en sept dixièmes de seconde, la ville anéantie.

    Messieurs, cette remarque est très simple. Elle n’en est que plus saisissante. La mécanisation du monde, on pourrait dire sa totalisation, c’est la même chose, répond à un vœu de l’homme moderne, un vœu secret, inavouable, un vœu de démission, de renoncement. Les machines se sont multipliées dans le monde à proportion que l’homme se renonçait lui-même, et il s’est comme renoncé en elles. L’histoire dira, tôt ou tard, s’il reste encore un être pensant pour écrire l’histoire, que la machinerie a moins transformé la planète que le maître de la planète. L’homme a fait la machine et la machine s’est faite homme, par une espèce d’inversion démoniaque du mystère de l’Incarnation.

    Mesdames, Messieurs, vous avez déjà entendu dire que je suis un démolisseur et non un constructeur. Je me refuse d’appeler constructeur, en dépit d’une vague assonance, les fabricants de constitutions. Lorsque j’aurai trouvé un constructeur, je m’engage à venir vous le dire à cette place, mais il se sera probablement déjà désigné lui-même. Pour moi, je ne suis qu’un témoin, je rends témoignage de ce que je vois. Je vois se construire un monde où ce n’est pas assez de dire, hélas ! que l’homme n’y pourra vivre ; il y pourra vivre, mais à la condition d’être de moins en moins homme. Et d’ailleurs, ce monde ne se construit pas ; on voudrait me faire croire qu’il se construit. Il ne se construit pas, il donne l’illusion de se construire parce qu’on y tronque, mutile, retranche tout ce qui appartenait jadis à l’homme libre, tout ce qu’on avait fait à son usage et qui pourrait rappeler demain, au robot totalitaire, la dignité qu’il a perdue, qu’il ne retrouvera jamais plus. Ce qui importe, c’est de rendre tout de suite l’expérience irréversible, en détruisant l’homme chrétien. C’est de rendre le monde de demain aussi inhabitable pour l’homme chrétien que celui de l’époque glaciaire pour les mammouths.

    Messieurs, la civilisation européenne s’écroule et on ne la remplace par rien, voilà la vérité. A la place de ces immenses épargnes accumulées de civilisation, d’humanité, de spiritualité, de sainteté, on offre de déposer un chèque sans provision, signé d’un nom inconnu, puisqu’il est celui d’une créature encore à venir. Nous refusons de rendre l’Europe. Et d’ailleurs, on ne nous demande pas de la rendre, on nous demande de la liquider. Nous refusons de liquider l’Europe. Le temps de liquider l’Europe n’est pas venu, s’il doit jamais venir. Il est vrai que le déclin de l’Europe ne date pas d’hier, nous le savons. Nous savons aussi que le déclin de l’Europe a marqué le déclin de la civilisation universelle. L’Europe a décliné dans le moment où elle a douté d’elle-même, de sa vocation et de son droit. On ne saurait nier que ce moment ait été aussi celui de l’avènement du capitalisme totalitaire. Je dis, une fois de plus, du capitalisme totalitaire, car le libéralisme n’a été pour celui-ci qu’une étape, un moyen de poser partout des problèmes que le dirigisme seul peut résoudre. Le capitalisme et le totalitarisme ne sont que les deux aspects de la primauté de l’économique. L’Etat totalitaire ne s’oppose pas à l’argent, il se substitue à lui. En confisquant à son profit toute la puissance de l’argent, il met la main du même coup sur toutes les organisations de la corruption, non pour les supprimer, mais pour s’en servir. Le grand malheur, ou plutôt l’extrême misère de cette société dont on nous annonce qu’elle va mourir, comme si elle avait réellement, au sens exact du mot, jamais vécu, ce n’est pas que l’argent y ait été maître, c’est qu’il y ait été un maître légitime, non pas seulement puissant, mais honoré. L’argent y avait peu à peu gagné tout ce qu’y perdait l’honneur. L’argent, de ses millions de ventouses, a lentement pompé, jour après jour, tout ce qu’il y avait d’honneur dans le monde, et la pieuvre géante est maintenant gonflée au point que le moindre mouvement risque de la faire éclater. En face du monstre, presque réduit à l’impuissance, l’État totalitaire distend sa gueule énorme afin d’engloutir, d’un seul coup, d’une seule bouchée, l’honneur et l’argent. Nous savons qu’il ne rendra ni l’un ni l’autre.

    Messieurs, nous refusons de liquider l’Europe. L’Europe subit l’assaut de forces immenses, mais ces forces en méritent à peine le nom. Elles doivent plutôt faire penser à des zones de dépression creusées à travers le monde par l’écroulement de vastes pans de civilisation, d’une civilisation que l’Europe lui a donnée. L’Europe est moins ébranlée par des forces antagonistes qu’aspirée par le vide. La civilisation européenne fléchit à mesure qu’augmente démesurément partout le nombre des hommes avilis, dégénérés, dévalués, pour lesquels la civilisation n’est pas un devoir vis-à-vis du passé, une charge envers l’avenir, mais seulement une source de jouissances et de profit. La civilisation européenne n’est pas responsable de ces hommes. Ils en ont renié, ils en haïssent la tradition et l’esprit. Leur multiplication est le signe d’une crise universelle, d’une crise de l’humanité tout entière, et cette crise a précisément coïncidé avec l’affaissement de ce que l’on pourrait appeler les assises intellectuelles et spirituelles de l’Europe. Oh ! sans doute, le vaste édifice politique européen, ce monument illustre, devait subir le premier, plus dangereusement qu’aucun autre, les conséquences d’une pareille dénivellation, parce qu’il était une œuvre d’art aux proportions heureuses, mais non pas construit pour résister à des cataclysmes dont la civilisation avait perdu le souvenir. Je dis cataclysmes et non catastrophes. Il est clair que dans un monde organisé, la civilisation était la première condition de la puissance. Aujourd’hui, un peuple ne met pas moins de temps à se civiliser, mais la technique lui permet de brûler les étapes de la puissance. Nous savons tous ce qu’était la Russie il y a un peu plus de cent ans. Nous savons ce que la technique associée au régime de la dictature en a fait. Nous avons bien le droit de penser que cette explosion de la technique s’effectuant — pour ainsi parler — dans le vide, c’est-à-dire dans un milieu presque totalement privé de liberté, a été un phénomène entièrement nouveau, capable d’ébranler n’importe quelle civilisation. Car, enfin, on oublie trop souvent, on oublie trop, que la première expérience totalitaire date de 1917, et qu’elle a déséquilibré moralement et matériellement l’Europe. Dans la mesure où la Russie elle-même ne s’est jamais reconnue solidaire du destin de l’Europe, nous avons le droit de dire que le phénomène totalitaire, du moins par son origine, n’est pas à proprement parler un phénomène européen.

    Messieurs, la civilisation européenne n’est pas une civilisation de masse. Je sais quel sens mystique, et comme religieux, on donne aujourd’hui à ce mot. Que m’importe ! La civilisation existe précisément pour qu’il n’y ait pas de masses, mais des hommes assez conscients pour ne jamais constituer des masses, même s’ils sont entre eux rassemblés. Je ne dis pas qu’elle y réussit, je dis qu’elle y doit tendre. Le monde moderne ne s’est jamais proposé de créer une civilisation de masse, il ne peut faire autre chose que ce monstre, et il se vante de faire par choix ce qu’il fait par nécessité, ou pour mieux dire, par impuissance. Le monde moderne honore les masses, il n’est pas loin de les adorer. En les adorant, il s’adore et se divinise lui-même, parce qu’il se reconnaît en elles. Oui, dans les masses travailleuses, par exemple, ce n’est pas la misère ou le travail qu’il glorifie, mais la masse, le total, le total sacré, dont la civilisation totalitaire porte le nom trois fois saint. Le monde moderne a laissé se former un type d’hommes chez lesquels le plus grossier instinct social s’est développé pathologiquement du sens social, du génie social, d’hommes qui s’agglutinent par une espèce de nécessité physique, soit pour se tuer entre eux, soit pour jouir ensemble, qui sont ainsi forcés de mettre en commun ce qui leur reste de haine ou d’amour. Les masses sont de plus en plus faites, non pas d’hommes unis par la conscience de leurs droits et la volonté de les défendre, mais d’hommes de masse faits pour subsister en masse dans une civilisation de masse où le moindre petit groupe dissident d’hommes libres serait considéré comme une grave rupture d’équilibre, une menace de catastrophe, une espèce de lézarde, de fissure capable d’entraîner brusquement la chute de tout l’édifice. La dictature des masses n’est nullement la libération des masses. On imagine très bien, au contraire, une dictature des masses asservies, et cette dictature sera d’autant plus lourde que les masses seront plus « masses », c’est-à-dire seront plus asservies. Ce n’est peut-être pas le lieu ni le moment de dire ces choses, mais je les dis. Je me hâte de les dire parce que le temps nous est mesuré pour les dire, et une fois dites, on ne les étouffera plus parce qu’elles sont des vérités de bon sens, elles continueront de parler lorsque nos bouches seront pleines de terre, et ceux qui nous suivront les verront encore lorsque nos orbites seront depuis longtemps vides. Non ! je ne suis pas dupe de cette sollicitude des nouvelles élites démissionnaires pour les masses... Tous ces gens-là proclament aujourd’hui l’avènement des masses, mais c’est pour ne pas avouer qu’ils renoncent à des devoirs trop lourds. Ils proclament l’avènement des masses faute de se sentir la force et le courage d’en faire autre chose que des masses. Ils proclament l’avènement des masses dans le même esprit qu’ils se déchargeront bientôt de l’Empire, sous prétexte de réparer ainsi les fautes ou les crimes du « colonialisme ». Mais, en réalité, parce qu’ils ne savent plus que faire de l’Empire, que l’Empire est trop grand pour eux. Messieurs, la véritable générosité se mesure à ce qu’on donne, et non pas à ce qu’on se laisse prendre. Lorsqu’on prétend capituler au nom de la justice, c’est presque toujours la justice qui capitule.

    Je prononce une fois de plus le mot de capitulation avec un pressentiment funèbre. Nous ne sommes vraisemblablement pas au bout des capitulations. Mais il dépend peut-être de nous, il dépend peut-être d’un petit nombre d’hommes, d’en finir avec cette abjecte équivoque par laquelle le mot de capitulation a pris ces dernières années tous les sens, à l’exception du seul qui lui convienne : celui de lâcheté. Nous ne retiendrons jamais les lâches de capituler, ce qui équivaudrait d’ailleurs à les changer miraculeusement de nature. Mais nous pourrions peut-être réussir à les empêcher de capituler sans honte ou même, selon le mot à jamais célèbre du gouvernement de Vichy, dans l’honneur et la dignité ! Nous réussissions peut-être à déshonorer la capitulation et avec elle une civilisation dégénérée, avilie, exsangue, qui prend toutes ses capitulations pour des victoires.

    Messieurs, vous le savez, je ne suis pas un homme qui se ménage, et je ne vous ai pas beaucoup ménagés ce soir ; je n’ai que trop abusé de votre patience. Je n’espère pas que vous sortirez de cette salle en me bénissant pour vous avoir rassasiés d’optimisme et disposés à une soirée paisible et une nuit sans rêves. Méfiez-vous d’ailleurs ! Les nuits sans rêves ne sont pas toujours le présage d’un heureux réveil. La plupart des condamnés à mort dorment à poings fermés leur dernière nuit... Je ne vous prends pas pour des condamnés à mort, je vous crois en péril de mort. Mais, voyez-vous, ne meurt que qui veut mourir, car il n’est réellement qu’une mort qui mérite vraiment le nom de mort, une vraie mort, une mort morte, c’est de mourir vaincu. Et n’est jamais vaincu que celui qui désespère. Oh ! je sais bien qu’on ne me prend pas généralement pour un professeur d’espoirs ! C’est vrai que je n’enseigne pas l’espoir. L’espoir ne s’enseigne pas comme la grammaire ! L’espoir, comme la foi, est une grâce de Dieu. Il suffit que nous soyons prêts à la recevoir. Et pour être prêts à espérer en ce qui ne trompe pas, il faut d’abord désespérer de ce qui trompe. Je vous invite à désespérer de vos illusions, je mets ainsi le désespoir au service de l’espoir. Vous demandez des remèdes. A quoi bon chercher ensemble des remèdes à vos maux, si vous ne savez de quoi vous mourrez ?

    On peut penser ce qu’on veut du monde moderne, mais je crois que le moment est venu de savoir si le monde moderne est fait pour les hommes, ou les hommes pour le monde moderne, c’est-à-dire si nous avons le droit de laisser le monde moderne tenter de se sauver aux dépens des hommes. Nous comprenons très bien que le monde moderne, ou l’espèce de civilisation mécanique et concentrationnaire que nous appelons de ce nom, est en train, non pas de se sauver, sans doute, je m’excuse d’avoir employé ce mot, mais de subsister encore aux dépens de l’homme, aux dépens de millions et de millions d’hommes massacrés, torturés, emprisonnés, affamés. Aux dépens de millions d’hommes, soit, mais encore aux dépens du pain, du vin, des fleuves, des forêts, des villes illustres croulant l’une après l’autre sous les bombes. Ce qui m’épouvante — Dieu veuille que je puisse vous faire partager mon épouvante — ce n’est pas que le monde moderne détruise tout, c’est qu’il ne s’enrichisse nullement de ce qu’il détruit. En détruisant, il se consomme. Cette civilisation est une civilisation de consommation, qui durera aussi longtemps qu’il y aura quelque chose à consommer. Oh ! je sais qu’il vous en coûte de la tenir pour telle alors que son unique loi paraît être, précisément, la production, et même la production à outrance, la production sans mesure. Mais cette production monstrueuse, ce gigantisme de la production, est précisément le signe du désordre auquel, tôt ou tard, elle ne peut manquer de succomber. En détruisant, elle se consomme. En produisant, elle se détruit. La civilisation mécanique et concentrationnaire produit des marchandises et dévore les hommes. On ne saurait fixer de limites à la production des marchandises. La civilisation mécanique ne s’arrêtera de produire des marchandises que dans le moment qu’elle aura dévoré les hommes. Elle les aura dévorés dans les guerres, en masses énormes et par monceaux, mais elle les aura aussi dévorés un par un, elle les aura vidés un par un de leur moelle, de leur âme, de la substance spirituelle qui les faisait hommes. Et ce serait aussi folie, je le vois maintenant, de la croire capable de rendre un jour heureux, dans un monde fait pour eux, ces hommes déshumanisés. Elle les détruira en périssant elle-même, ils périront avec elle, si de tels hommes peuvent encore prétendre au droit et à l’honneur de mourir.

    Mesdames, Messieurs, je sais qu’en parlant ainsi, j’offense en vous ce que je m’efforce pourtant de convaincre : votre bon sens. Vous vous dites qu’une civilisation, quelle qu’elle soit, ne peut devenir ainsi ennemie des hommes. Vous jugez que la nôtre doit être venue à son heure et que personne n’arrêtera le cours de l’histoire. Hélas ! Cette image du fleuve de l’histoire, qui n’est cependant qu’une image, rien qu’une image, commande vos réflexes mentaux. Vous voyez, je dis vous voyez, vous voyez vraiment ce grand fleuve qui emporte l’humanité, d’un mouvement majestueux, irrésistible... Mais moi, je vois que ce sont les hommes qui font l’histoire. Ils ne la font pas tout entière. Ils n’en règlent pas seuls la direction ni le cours. Mais sans le constant effort des hommes, une civilisation épuise bientôt ses ressources et son élan. Il ne s’agit pas maintenant d’arrêter le cours du fleuve, ou même de le remonter. Il s’agit, tout au contraire, de lui ouvrir une issue, d’ouvrir une issue à l’histoire. Le monde moderne ne se meut pas trop vite. Il se meut de moins en moins. Ce sont ses mécaniques volantes qui se vissent dans l’espace avec la rapidité de la foudre. Lui tend à l’immobilité, car c’est être immobile que de tourner en rond. Le monde moderne produit indéfiniment des mécaniques comme un disque détérioré de phonographe répète indéfiniment le même mot et le répétera jusqu’à ce que vous retiriez le disque de l’appareil et le jetiez par la fenêtre. Toute civilisation produit des mécaniques et peut en produire plus ou moins. Mais le monde moderne ne se contente pas de produire des mécaniques, il devient mécanique lui-même. Et si l’on n’y prend garde, cette machinerie va se compliquer sans cesse au point que toute l’activité naturelle de l’homme ne suffira plus à l’entretenir. La civilisation des machines n’a été, dans son principe, qu’un moyen d’enrichissement ou de jouissance et le moyen va devenir, s’il ne l’est déjà devenu, la fin. Mon Dieu, comprenez bien, je vous en prie, ce ne sont pas là des images et des métaphores, mais des vérités très simples et d’expérience commune. Pour l’avare, l’or — qui n’est aussi qu’un moyen — ne devient-il pas une fin ? L’avare n’est-il pas capable de se sacrifier à son or au point de mourir plutôt que d’en abandonner la moindre part ? Une telle extravagance nous est familière. Mais si nous n’en avions jamais eu d’exemple, la jugerions-nous possible ? C’est qu’il y a dans l’homme bien autre chose que ne le pensent les imposteurs qui le croient seulement inspiré par l’amour de soi. Il y a dans l’homme une haine secrète, incompréhensible, non seulement de ses semblables, mais de lui-même. On peut bien donner à ce sentiment mystérieux l’origine ou l’explication qu’on voudra, mais il faut lui en donner une. Pour nous, chrétiens, nous croyons que cette haine reflète une autre haine, mille fois plus profonde et plus lucide — celle de l’Esprit indicible qui fut le plus rayonnant des astres de l’abîme, et ne nous pardonnera jamais sa chute immense. Hors de l’hypothèse du péché originel, c’est-à-dire d’une contradiction intime de notre nature, la notion de l’homme devient claire, mais elle n’est plus celle de l’homme. L’homme a passé au travers de la définition de l’homme, ainsi qu’une poignée de sable entre les doigts.

    Messieurs, dans le dernier petit livre de Wells, L’esprit au bout du rouleau, malédiction plutôt que testament, l’écrivain célèbre, qui se crut jadis naïvement le prophète du futur paradis des machines du nouvel âge d’or, écrit ces paroles désespérées :

    « L’espèce humaine est à fin de course. L’esprit n’est plus capable de s’adapter assez vite à des conditions qui changent plus rapidement que jamais. Nous sommes en retard de cent ans sur nos inventions. Cet écart ne fera que croître. Le maître de la création n’est plus en harmonie avec son milieu. Aussi le monde humain n’est pas seulement en faillite, il est liquidé, il ne laissera rien derrière lui. Tenter de décrire une fois encore la forme des choses à venir serait vain, il n’y a plus de choses à venir. »

    « Nous sommes en retard de cent ans sur nos inventions, cet écart ne fera que croître. » Messieurs, telle est la puissance et la malfaisance de ces images à la fois ingénieuses et sommaires que les imbéciles accueillent avec tant de faveur, parce qu’elles leur tiennent lieu d’idées générales. Que signifie, à la réflexion, cette avance de la civilisation sur les hommes ? La civilisation n’est pas une chose après laquelle on court. La civilisation est l’œuvre de l’homme et l’homme est capable d’imaginer un grand nombre de civilisations très diverses. Il s’agit de trouver celle qui lui conviendra le mieux, c’est-à-dire qui lui permettra le mieux de se réaliser en ce monde. Pour choisir sûrement, il faudrait qu’il se connût d’abord bien lui-même. Or, les hommes ne s’entendent nullement entre eux sur leur propre définition de l’homme. Ils sont donc parfaitement capables de se laisser entraîner à des expériences malheureuses, et partant d’une définition fausse ou incomplète de l’homme. Mais les imbéciles répugnent à se poser de tels problèmes, ils préfèrent s’en remettre au temps. La civilisation du jour est nécessairement inférieure à celle de la veille, et celle du lendemain lui sera nettement supérieure pour la même raison. Si les hommes ne s’y trouvent pas à leur aise et s’y dévorent entre eux, comme des rats dans une ratière, c’est que la civilisation n’est pas celle d’aujourd’hui mais de demain ou d’après-demain ! L’homme est en retard sur le calendrier, voilà tout. Hé bien ! nous en avons assez de ces bêtises ! Elles sont faites pour plaire à des peuples non évolués, ou mal évolués, que la technique a fait brusquement sortir de la barbarie, ou de plus bas encore que la barbarie, de cette espèce de servitude, de ce profond avilissement de la servitude, de cette servitude sans fond où le plus asservi cherche encore un plus esclave que lui pour se l’asservir à son tour, comme ces moujiks que nous dépeint Gorki dans ses immortels souvenirs d’enfance, et qui se jugeaient assez heureux s’ils pouvaient réussir à rosser chaque jour leur femme sans la tuer, afin de pouvoir recommencer le lendemain. Je dis qu’une civilisation qui engendre des guerres inexpiables ne subsiste que grâce à la dictature politique cynique ou masquée, au dirigisme économique et à cette universelle entreprise d’abêtissement dont le développement gigantesque, sous le nom de propagande, réussira tôt ou tard à traiter l’opinion aussi facilement, et par des techniques aussi sûres, que n’importe quelle autre matière première, je dis que cette civilisation n’est pas en avance, mais en retard sur l’homme.

    Messieurs, l’humanité est-elle menacée de mort, oui ou non ? Ce qu’on veut nous faire prendre pour la crise du régime capitaliste n’est-il pas une crise de la civilisation tout entière ? Non pas que nous ayons jamais pensé à identifier capitalisme et civilisation. Nous pensons, bien au contraire, que le régime capitaliste glisse de lui-même, par la pente chaque jour plus rapide du dirigisme économique, au régime totalitaire, mais il n’y tombera qu’en se dépouillant de ce qui lui restait encore d’humain. Nous croyons volontiers que la civilisation capitaliste est une civilisation manquée ou — pour rappeler le mot heureux de Chesterton — une civilisation chrétienne devenue folle, et nous comprenons mieux chaque jour que cette folie est la folie furieuse, le delirium tremens. Ce que le totalitarisme nous propose n’est pas de guérir cette humanité enragée, mais de l’enchaîner, de l’enchaîner tout enragée, à sa besogne totalitaire, à ses plans quinquennaux, de l’enchaîner à son travail, par le milieu du corps, après lui avoir crevé les yeux, comme jadis un esclave au pressoir d’huile, un galérien au banc de la galère.

    Non, messieurs, il ne s’agit pas de détruire les machines, il s’agit de comprendre que la civilisation des machines favorise à l’extrême le lent et sûr écrasement des hommes libres par les masses, c’est-à-dire par l’État irresponsable, l’État irresponsable fait pour trancher tout ce qui dépasse, et broyer tout ce qui résiste. L’État-dieu, le dieu d’un univers sans Dieu, qui sera bientôt un univers sans hommes, rendant ainsi éclatante la mystérieuse solidarité de Dieu et de l’homme, qui est le plus auguste mystère des chrétiens. Il ne s’agit pas de former les hommes libres aux dépens des masses, car les masses ont beau mettre leur confiance dans leur volume et leur poids, elles ne survivront pas aux hommes libres. Dans une humanité sans hommes libres, les masses ne tarderaient pas à périr comme tombent les feuilles d’un arbre privé de sève. Il ne s’agit pas non plus de détruire les machines, il s’agirait bien plutôt de sauver aussi les machines, car la civilisation des machines aboutit finalement à la destruction des machines. La bombe atomique n’est-elle pas précisément une machine à détruire les machines ? Elle est une machine à détruire les machines. Elle est aussi, elle est essentiellement une machine à détruire les masses, à les écraser dans le pressoir. Ainsi nous est-il permis de discerner la vraie nature et les mobiles secrets de cette sollicitude que le monde moderne affecte en toute occasion pour les masses, c’est une sollicitude carnassière.

    Messieurs, le monde ne sera sauvé que par les hommes libres. Au cours du rapide voyage en Allemagne que j’ai fait il y a deux mois, cette vérité si simple n’a cessé de veiller dans mon cœur ainsi qu’une petite flamme secouée dans la nuit par le vent. Car la nuit, je le répète, est sur l’Allemagne. L’Allemagne est dans une profonde nuit. Cette nuit s’éclairera-t-elle, ou y tomberons-nous à notre tour ? Hélas ! à mesure que je m’éloignais de ces villes effondrées, l’ombre spectrale pesant là-bas sur elles me suivait dans ma course, surgissait de tous les points de l’horizon, allait bientôt me recouvrir.

    Messieurs, j’ai vu le spectre de l’Europe, voilà ce que j’ai vu, j’ai vu le spectre de l’ancienne chrétienté. L’Allemagne était une espèce de chrétienté, la Prusse en a fait une nation armée, Hitler a fait de cette nation armée une masse, une masse irrésistible, un bloc d’airain, si compact que pour le briser, l’Europe s’est peut-être brisée elle-même. Si la masse pouvait sauver, l’Allemagne ne serait pas aujourd’hui que décombres. Et maintenant, nous comprenons très bien que l’Allemagne eût pu être sauvée par une poignée d’hommes libres dont l’exemple et le martyre eussent empêché de se souder la masse allemande, lorsqu’il en était temps encore. Le monde ne sera sauvé que par les hommes libres. En parlant ainsi, je reste fidèle à la tradition de l’Europe. Je rends témoignage à la tradition de mon pays qui ne fut pas seulement, au cours des siècles, la raison lucide, mais le cœur enflammé de l’Europe. Je suis d’accord avec les hommes du XIIIe siècle comme avec ceux du XVIIIe siècle, avec saint Bonaventure comme avec Pascal, avec Pascal comme avec Jean-Jacques Rousseau. Le monde ne sera sauvé que par les hommes libres. Il faut faire un monde pour les hommes libres.